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Charlotte Salomon : Vie ? ou Théâtre ?

Charlotte Salomon est née dans une famille juive en 1917 à Berlin. Après la Nuit de Cristal, fin 1938, elle est envoyée sur la Côte d’Azur. Hantée par de nombreux suicides dans sa famille, exilée, elle réalise de 1940 à 1942 « Vie ? ou Théâtre ? », une trilogie avec près de 800 gouaches, des textes et des partitions musicales. Elle avait 26 ans lorsqu’elle fut arrêtée et gazée à Auschwitz.

Traduction et résumé de recherches effectuées par Mary Lowenthal Felstiner

Le texte original en anglais est visible à http://www.remember.org/educate/sal.html

 
Enfance et jeunesse à Berlin
Charlotte Salomon est née en 1917 à Berlin dans une famille juive. Son père était un chirurgien renommé. Elle perd sa mère lorsqu’elle a 9 ans. Quatre ans après son père se remarie. En 1933 lorsque Hitler arrive au pouvoir, la famille Salomon est cataloguée 100% juive. Malgré cela, comme beaucoup de familles juives qui tentent de s’adapter, le Dr Salomon continue à exercer et en 1935-1936 Charlotte est le seul étudiant <<100% juif>> à être accepté à l’Ecole Nationale d’Académie des Beaux-Arts. Elle y apprend les techniques artistiques officielles, mais ses travaux de l’époque paraissent plutôt influencés par les ouvrages d’art moderne miraculeusement sauvegardés dans la bibliothèque de l’Académie.
Au moment de la Nuit de Cristal - le 8 novembre 1938 - elle n’est plus à l’Académie. Un prix qui lui était destiné a été attribué à un autre étudiant, par peur d’attirer l’attention sur son origine juive. La situation devenait intenable pour elle. A la suite d’une arrestation provisoire de son père, on l’envoie début 1939 chez ses grands-parents émigrés depuis peu sur la Côte d’Azur.
En exil chez ses grands-parents en France
En Septembre 1939, elle découvre sa grand-mère qui vient de faire une tentative de suicide. Pendant qu’on ranime sa femme, son grand-père avoue à Charlotte que sa mère n’est pas morte d’une grippe comme on l’a raconté dans la famille, mais qu’elle s’est suicidée, ainsi que la sœur, la tante et la cousine de sa mère.
La vérité fut un traumatisme pour Charlotte. De 1940 à 1942, elle se mit à peindre plus de 1300 gouaches, et ce travail lui conserva l’équilibre mental et la vie, au moins pour un temps, dans un monde abandonné à la folie.

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<> est un ouvrage pour lequel Charlotte a sélectionné 769 gouaches, des textes et des partitions musicales. Il est divisé en trois parties : Prélude, Partie principale et Epilogue. Le Prélude montre des scènes admirablement détaillées de l’enfance de Charlotte à Berlin. Dans la Partie principale, dédiée à Alfred Wolfsohn, le professeur de chant de sa belle-mère (et probablement le premier amour de Charlotte), elle note ses idées au sujet de l’art et de l’âme. L’Epilogue est consacré à sa vie sur la Côte d’Azur.

Le style varie considérablement. Les premières peintures sont extrêmement colorées et montre une extraordinaire mémoire des lieux de son enfance. Puis la peinture devient de plus en plus abstraite, alors que les sujets passent des souvenirs matériels à des impressions plus complexes. La différence entre les peintures du suicide de sa mère (imaginé) et de celui de sa grand-mère (vécu) est celle entre la sensation de perte d’une enfant et la peine d’une adulte blessée. La première, délicatement peinte, est belle malgré le sujet, la dernière transpire la douleur.

Exil et obsessions
La majeure partie de son œuvre traite de la conscience féminine : de celle de sa mère, dont elle a dû complètement ré-imaginer la vie, de celle de sa grand-mère qu’elle a essayé de conserver. Elle juxtapose des souvenirs de sa propre enfance avec le fardeau de sa mère, avec la douleur de sa grand-mère qui a perdu ses deux filles, et avec son appréhension du monde.
Selon les autorités de l’époque, le suicide était attribué à la folie, et la folie à une faiblesse. Ce que Charlotte rejetait. Pour elle, sa gand-mère était un esprit atrophié par manque d’amour et d’engagement dans la vie. Dans ses peintures, Charlotte cherche à sauver sa grand-mère par l’art et la beauté, lui vantant l’amour du soleil et des fleurs, afin de cultiver en elle l’envie de vivre ; mais elle échoue. Elle réalise avec une étonnante perspicacité la cruauté du monde envers les femmes.
A ce moment, Charlotte n’arrête pas de murmurer <>. Et elle ne parlait pas des nazis. Personne dans sa famille la croyait. Son père et sa belle-mère la suppliaient de ne pas s’inquiéter de l’héritage familial. La branche maternelle avait <>, comme lui avait montré son père dans un de ses livres, mais elle pouvait compter du côté paternel sur un héritage vigoureux. Malgré tout, le Dr Salomon avait montré ses lettres à un confrère, qui lui conseilla de lui envoyer des fournitures de peinture. Dans une lettre juste avant que l’invasion de mai 1940 ne coupe toute communication, elle répond pour elle-même <>.
Cette histoire insistera sur les malheurs des femmes et les horreurs de la guerre, mais pas sur des tares génétiques. Pour Charlotte, le suicide était un double menace : non seulement l’héritage maternel, mais l’état d’esprit d’une communauté en exil : soit le suicide soit assister au massacre de son peuple ou de sa nation. Elle déclare : <>. Elle a choisi la deuxième solution. Cette force la sauva du désespoir et lui permit de mener à terme son projet. Et elle transforma une autobiographie en une oeuvre d’art, ce qui justifie le titre <>.

Fin
Ce tournant est lié à une anecdote terrible et troublante de l’été 1942. La loi obligeait les Juifs à se présenter eux-mêmes aux autorités. Charlotte dit à la propriétaire de l’hôtel dans lequel elle vivait : <>. Elle fut placée dans un bus pour une destination inconnue, lorsqu’un gendarme la regarda et lui dit de descendre vite. La destination du bus était la Pologne, évidemment, mais les Juifs en France n’étaient pas au courant de ça. Pourtant Charlotte n’était pas naïve et cet acte était une façon d’agir dans la vie comme dans son oeuvre : exiger une reconnaissance de son existence.
Charlotte Salomon fut gazée à Auschwitz le 10 octobre 1943 à l’âge de 26 ans, probablement à sa sortie du train. Elle avait confiée ses gouaches à un ami avant sa déportation <> Mais avant de mourir, elle a réussi à faire de sa vie et d’elle-même une monumentale œuvre d’art.