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françaisagenda culturelArchives >  Theodor Adorno

Theodor Adorno
  novembre 2003

Philosophe et musicologue allemand

Biographien Adornos auf deutsch :
-  http://de.wikipedia.org/wiki/Theodor_W._Adorno
-  http://www.suhrkamp.de/autoren/adorno/jubilaeum/adorno_bio.htm
-  http://www.3sat.de/3sat.php ?http://www.3sat.de/kulturzeit/themen/49903/

Une biographie en français sur un site consacré à l’école de Francfort : http://www.chez.com/patder/adorno.htm
et sur le même site, l’article « A propos d’Adorno » d’Annie Palanché : http://www.chez.com/patder/pal-adorno.htm

Des liens sur Adorno ici : http://musicologie.free.fr/Biographies/adorno_theodor.html

Article « Centenaire de la naissance d’Adorno, penseur de la plaie sociale » paru dans Télérama le 29/11/2003 sous la signature de Xavier Lacavalerie. La critique du mercantilisme par le philosophe allemand reste d’une brûlante actualité.

« Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordures. » Cette constatation revient, lancinante, dans la pensée du philosophe Theodor Wiesengrund dit Adorno (1903-1969), dont on fête cette année un trop discret centenaire. Car notre XXe siècle a montré que la culture n’est pas forcément ce petit supplément d’âme qui nous éloigne de la bête. Qu’elle peut être au contraire perçue comme machinerie perverse de domination et d’aliénation, surtout quand elle est récupérée par le capitalisme et la bourgeoisie.

Adorno fut le fer de lance de ce qu’il est convenu d’appeler l’école de Francfort : un groupement d’intellectuels brillants qui, à partir du 23 février 1923, investit le campus de l’université de la ville. Grâce à des fonds privés, ils fondèrent l’Institut de recherches sociales, rapidement baptisé « le Café Marx » par les étudiants, on comprendra rapidement pourquoi.

Outre Adorno, il y avait le psychologue et économiste Max Horkheimer (1895-1973), qui en assura la direction à partir de 1930 ; Walter Benjamin (1892-1940), théoricien de l’esthétique, qui s’orienta vers une lecture marxiste des productions culturelles ; Erich Fromm (1900-1980), grand conciliateur du marxisme et de la psychanalyse ; Herbert Marcuse (1898-1978), le futur auteur d’Eros et civilisation (1955) et de L’Homme unidimensionnel (1964), clés majeures pour la compréhension des mouvements de révolte estudiantins de 1968.

Tous avaient en commun d’être juifs ou antinazis ­ -donc particulièrement vigilants sur les agissements de la peste brune en train de s’abattre sur l’Europe ; de s’inscrire dans une perspective marxiste pour opérer une critique radicale du capitalisme ; et de vomir la culture bourgeoise. Même si, par leurs travaux, leurs thèses de doctorat [1], ils s’inscrivaient en fait dans la grande tradition de la philosophie allemande, en dignes héritiers de Kant et de Hegel, avec lesquels ils partagaient l’amour des concepts rouleaux compresseurs.

Rien ne prédisposait pourtant Theodor Adorno à occuper cette place de leader de la contestation intellectuelle en Allemagne. Issu d’une famille judéo-génoise et corse ­ -ses parents firent fortune dans les vins et liqueurs-­ le jeune Theodor s’enivrait surtout de musique. Et pas de n’importe laquelle : celle qu’il appelait « l’art véritable » [2], c’est-à-dire novateur, radical, poignardant le passé, incarné par la musique d’Arnold Schönberg (1874-1951), par opposition à la musique bourgeoise des salons et des sociétés de concert, ou ­ pis ­ celle de jazz, ravalée au rang de « marchandise, au sens strict du terme » juste bonne pour les ignorants.

Pianiste, compositeur à ses heures, Adorno fut même un temps l’élève personnel et l’ami d’Alban Berg (1885-1934), sur lequel il écrira d’ailleurs une brillante monographie [3], et se hisse, de fait, au rang de musicographe-musicologue officiel de l’école de Vienne. Musique, la passion d’une vie... Maniant, quand il ne se perdait pas dans de fumeuses arguties, les intuitions les plus brillantes et les paradoxes les plus ravageurs, il n’a cessé de prendre la plume, pour rendre hommage à des compositeurs méconnus comme Gustav Mahler, mais aussi Schreker ou Zemlinsky, pour donner une vision personnelle d’une oeuvre rabâchée (Carmen !), voire anticiper sur ce que devrait être la musique de l’avenir.

Froid, érudit, méthodique, incisif, inattendu, il disserte aussi bien sur la nature et la fonction des applaudissements pendant le concert (Histoire naturelle du théâtre) que sur les « marchandises musicales » de Gounod, de Dvorák ou de Rachmaninov ; sur le lien entre l’introduction des... palmeraies en Europe et les lieder de Mendelssohn ( !), ou encore sur la période néoclassique d’Igor Stravinsky. Un vrai bonheur ! [4]

Mais à partir de 1933 et de l’accession au pouvoir d’Hitler, il délaisse le strict domaine musical et cultive son vieux fond de philosophe. Forte de l’expérience acquise au cours de l’exil forcé aux Etats-Unis (1938-1949), puis en Allemagne à l’époque de la guerre froide, sa pensée s’infléchit et prend un tour à la fois plus radical et plus pessimiste. Finis ­ -si tant est qu’il y ait cru un instant- ­ les lendemains qui chantent. Avec Max Horkheimer, il écrit un ouvrage capital mais peu accessible au commun des mortels, La Dialectique de la raison (1947), prolongé par Prismes, critique de la culture et société (1955), dans lequel il abandonne toute adhésion à la marche progressive de l’histoire et à la certitude que la Raison doit éclairer le monde.

Et le philosophe d’assener quelques idées fortes : que le pouvoir du progrès entraîne fatalement le progrès du pouvoir ; que la rationalité marchande contamine tout, jusqu’à la sexualité ; que la culture ­ -entendons par là celle qui peut être récupérée par le capitalisme ­ est une mystification et se confond avec une industrie, offrant des produits standardisés ; que cette industrie culturelle (Kulturindustrie) pervertit les valeurs (l’oeuvre d’art, qui devient une marchandise fétichisée), ruine le langage (avec la publicité, qui fait que la chose n’existe que par son image de marque), saccage les consciences en aliénant l’individu. Voilà bien l’horreur et la terreur ordinaires de ce monde moderne, qu’Adorno avait déjà fustigé dans son ouvrage le plus mordant : les 153 vignettes, libelles, instantanés, courts chapitres, comme on voudra, de Minima Moralia (1951) qui n’est pas pour rien sous-titré Réflexions sur la vie mutilée...

Ces analyses, dont chacun peut percevoir la brûlante actualité à l’ère de la mondialisation, du tout-économique et de l’industrie culturelle triomphante, ont plus d’un demi-siècle et n’ont pas pris une ride. Raison de plus pour (re)lire Adorno, l’un des rares philosophes qui ne se soit pas fourvoyé dans des engagements douteux, qui nous apprenne à penser et à vivre, c’est-à-dire à résister.

Xavier Lacavalerie


[1] Adorno est l’auteur d’une thèse de doctorat publiée en 1933 : Kierkegaard : construction de l’esthétique, éd. Payot/Rivages, 1995 ­ et de Trois Etudes sur Hegel, éd. Payot, 1979. L’essentiel de son oeuvre est publié chez Payot.

[2] Lire "Schönberg et le progrès", dans Philosophie de la nouvelle musique, éd. Gallimard, 1962, réédité dans la collection Tel.

[3] Alban Berg, Le maître de la transition infinie, éd. Gallimard, 1989.

[4] Textes réunis dans Quasi una fantasia, éd. Gallimard, 1982.